Reprendre les biens communs : pour un internet qui rend des comptes
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Le 14 décembre 2025, un père et son fils ont ouvert le feu pendant une célébration de Hanoucca à Bondi Beach, à Sydney, tuant quinze personnes dans ce que les autorités décrivent comme l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire de l’Australie.1 L’enquête a révélé un schéma connu : deux hommes radicalisés par l’idéologie de l’État islamique, dans une attaque qui suit des années de manipulation par des puissances étrangères hostiles, qui diffusent du contenu anonyme piloté par des bots pour exploiter les recoins les plus sombres de la psychologie humaine.
Quelques jours plus tard, la police fédérale australienne a lancé une alerte : des deepfakes générés par IA circulaient sur les réseaux sociaux et déformaient les déclarations du commissaire sur l’enquête.2 L’écosystème de l’information lui-même était devenu un champ de bataille.
On a passé trente ans à faire comme si le « Far West » d’internet était la seule façon de protéger la liberté d’expression. On s’est laissé convaincre que l’anonymat est une condition de la liberté, alors que ce même anonymat sert d’arme à des puissances étrangères hostiles pour fracturer nos sociétés et viser nos enfants.
Mais quelque chose bouge. De l’ONU à l’UE, le monde s’éloigne des comptes « fantômes » pour aller vers un internet plus pragmatique, où l’on protège les plus vulnérables sans faire taire le dissident.
Le coût humain
Avant de parler du « droit » à l’anonymat, parlons de ce que ce droit nous a coûté.
Au Royaume-Uni, le harcèlement en ligne est cité comme facteur contributif dans environ 40 % des appels aux lignes de prévention du suicide chez les jeunes.3 Le phénomène grandit parce que l’anonymat donne aux agresseurs une distance avec leurs victimes. Sans le visage d’un humain ni le poids social d’un vrai nom, l’empathie s’évapore.
On exige un permis pour conduire une voiture, à cause du risque pour les autres. On ne laisse personne acheter des explosifs sans pièce d’identité. Pourtant, on a offert un mégaphone mondial, sans permis, à n’importe qui avec un clavier et une connexion, sans aucune responsabilité.
La distinction qui compte
Le lecteur attaché à sa vie privée dira peut-être que ce prix vaut la peine d’être payé. Que les dissidents, les lanceurs d’alerte, les militants des régimes autoritaires dépendent de l’anonymat pour leur sécurité. Il a raison, mais il confond deux choses différentes.
Tes messages privés doivent être chiffrés. Ton dossier médical doit être protégé. Ton historique de navigation ne regarde personne. Ça, c’est la vie privée, et ça vaut la peine d’être défendu. Je pense même que les entreprises de la tech devraient en faire plus pour protéger nos données, nos communications et nos vies privées hébergées dans le cloud.
Mais quand tu entres sur la place publique, quand tu publies un contenu que d’autres vont voir, partager et dont ils peuvent souffrir, c’est un tout autre acte. Dans le monde physique, on ne porte pas de masque pour débattre d’idées en public. On ne hurle pas des menaces à des inconnus avant de disparaître dans la nature. Internet a créé une asymétrie qui n’existe nulle part ailleurs dans la société : pouvoir agir en public tout en restant totalement irresponsable.
La question n’est pas de savoir si tu devrais pouvoir traiter quelqu’un d’imbécile en ligne. Tu devrais. Un débat vigoureux suppose la liberté de se tromper, de choquer ou d’être simplement grossier. La question, c’est de savoir si une seule personne devrait pouvoir déployer des milliers de comptes bots pour amplifier des contenus haineux, harceler des individus jusqu’au silence ou radicaliser des personnes fragiles, tout ça planquée derrière un masque qui rend toute conséquence impossible.
Le point de bascule
Ce n’est plus une position marginale.
Une étude de 2025 d’Oxford et de l’Université technique de Munich montre que 79 % des personnes interrogées dans 10 grandes démocraties pensent qu’il faut retirer immédiatement les incitations à la violence, avec un soutien qui atteint 86 % en Allemagne et au Brésil.4 Au Royaume-Uni, 70 % des adultes soutiennent l’Online Safety Act, et 71 % voient dans les comptes anonymes et faux un problème de société grave.5
Même chez les jeunes, la génération soi-disant la plus « en ligne », la foi dans internet s’effrite. Des enquêtes récentes montrent que les jeunes Britanniques voient de plus en plus internet comme nuisible à la société.6 C’est un renversement net par rapport au techno-optimisme d’il y a dix ans.
La majorité des citoyens ne voit plus l’anonymat absolu comme un droit protégé. Ils y voient une faille que les entreprises de la tech ont trop aimé laisser ouverte.
Ce que les défenseurs de la vie privée ratent
Les critiques les plus bruyants disent que toute régulation est un pas vers un système de crédit social à la chinoise. L’inquiétude est légitime. Mais voilà ce qu’ils ne voient pas : la Russie et la Chine utilisent déjà notre ouverture numérique pour nous déstabiliser.7 Notre attachement à l’anonymat absolu ne nous protège pas de l’autoritarisme. Il est exploité par lui.
Un cadre mondial ne devrait pas réguler les opinions. Il devrait réguler l’attribution.
Le but n’est pas de démasquer tout le monde. C’est de vérifier que chaque compte est tenu par une vraie personne, qui poste depuis un vrai endroit. Tu peux garder un pseudonyme. Tu peux toujours critiquer ton gouvernement. Mais tu ne peux pas te faire passer pour mille personnes. Tu ne peux pas cacher que tu postes depuis une ferme à bots de Saint-Pétersbourg en te présentant comme un citoyen inquiet de Sydney.
Protéger les gens qui ont vraiment besoin de protection
Un utilisateur gay au Moyen-Orient doit être protégé des persécutions de l’État. Une femme qui prend la parole doit être protégée des meutes anonymes. Un officier russe qui dénonce la corruption a besoin d’un chemin vers la sécurité.
Ces craintes sont réelles. Mais on peut y répondre sans protéger les 99 % de trolls anonymes qui se cachent derrière le même bouclier.
La Convention des Nations unies contre la cybercriminalité, adoptée en décembre 2024, fait une partie du chemin.8 Elle prévoit la double incrimination : un pays peut refuser d’aider une enquête si les faits reprochés ne sont pas un délit sur son territoire. En théorie, la Suisse pourrait donc refuser de démasquer un citoyen qui a critiqué le gouvernement chinois, parce que s’exprimer politiquement n’est pas un délit en Suisse.
Mais la convention n’impose pas la double incrimination. Elle est facultative. Les organisations de défense des droits humains ont eu raison de critiquer cette lacune : sans garde-fous obligatoires, des pays pourraient finir par aider des enquêtes sur des activités protégées par leurs propres lois. L’esprit est là. Pas les crocs.
Il nous faut un cadre international coordonné où l’identité reste verrouillée, sauf violation d’une loi sanctionnée mondialement : terrorisme, incitation à la violence physique. Pas facultatif. Obligatoire.
De même, la boîte à outils 2025 de l’ONUDC sur les lanceurs d’alerte9 guide les pays qui veulent bâtir des cadres de protection pour ceux qui signalent des abus. Sur le papier, elle est complète : mesures juridiques, garde-fous institutionnels, mise en œuvre pratique. Mais ça reste de l’orientation pour des cadres nationaux. Il n’y a ni coordination mondiale, ni mécanisme pour qu’un lanceur d’alerte obtienne un statut protégé reconnu à l’international, qui le mette à l’abri du démasquage, y compris par son propre gouvernement.
La technologie pour protéger les dissidents tout en éliminant les fermes à bots existe déjà. Ce qui manque, c’est la volonté politique de la mettre en œuvre, et de la mettre en œuvre à l’échelle mondiale, pas comme un patchwork de politiques nationales que les acteurs malveillants peuvent exploiter.
Le rythme du changement
On arrive à une vérité qui dérange : les gouvernements sont trop lents sur ce sujet.
Soixante-dix-neuf pour cent des citoyens des grandes démocraties veulent que l’incitation à la violence soit retirée immédiatement.4 Soixante et onze pour cent des adultes britanniques voient dans les comptes anonymes un problème grave.5 La majorité s’est exprimée. Mais on ne l’entend pas.
Pourquoi ? Peut-être parce que les outils qui servent à radicaliser des individus servent aussi à influencer ceux qui font les politiques publiques. En juillet 2024, le département américain de la Justice a démantelé une ferme à bots russe qui utilisait l’IA pour créer près de 1 000 faux profils américains sur les réseaux sociaux, diffuser des récits pro-Kremlin et tenter d’influencer l’élection de 2024.10 L’opération était financée par le Kremlin et menée par des officiers du renseignement russe via RT, le média d’État.10 Ce n’était pas un cas isolé : des responsables du renseignement américain ont qualifié la Russie de « the preeminent threat » (la menace prééminente) pour l’intégrité des élections, avec des opérations sophistiquées qui visent les électeurs des swing states.11
Le même anonymat qui permet aux trolls de harceler des adolescents permet à des puissances étrangères hostiles de se faire passer pour des citoyens inquiets, d’amplifier des récits qui divisent et de déplacer le discours politique. Des recherches suggèrent que pendant l’élection américaine de 2016, les bots ont généré environ 20 % du contenu politique sur Twitter.12 Quand les voix les plus fortes dans la pièce sont fausses, faut-il s’étonner que les décideurs peinent à entendre la vraie majorité ?
L’Online Safety Act britannique est un pas en avant. Le Digital Services Act européen est un pas en avant.13 Les lois australiennes sur la vérification de l’âge sont un pas en avant.14 Mais ce sont des solutions nationales à un problème mondial. Elles sont lentes. Elles sont prudentes. Et elles ne suffisent pas.
Il nous faut des cadres qui protègent la vie privée de chacun (tes messages, tes données, ton historique de navigation) tout en exigeant de la responsabilité dans le débat public. Ces objectifs ne sont pas contradictoires. Le portefeuille d’identité numérique de l’UE veut le prouver.15 L’Estonie a un système national d’identité numérique depuis plus de vingt ans : chaque citoyen peut s’authentifier en sécurité auprès des services publics, signer des documents et même voter en ligne.16 La limite, c’est que c’est un écosystème fermé. Tu ne peux pas utiliser ton e-ID estonien pour te faire vérifier sur Twitter. Le portefeuille d’identité numérique de l’UE est conçu pour combler ce manque, en rendant l’identité vérifiée portable entre services et entre frontières. La technologie existe. Le soutien du public existe. Ce qui manque, ce sont des dirigeants prêts à agir au rythme que le problème exige.
Le principe simple
Le but ultime n’est de faire taire personne. C’est que les gens se traitent en ligne comme ils se traiteraient en face à face.
Tu peux toujours traiter quelqu’un de connard. Tu peux toujours dire au gouvernement que ce sont des imbéciles. Tu peux toujours avoir tort, choquer ou être impopulaire. Ce que tu ne peux pas faire, c’est inciter à la violence sans conséquence. Ce que tu ne peux pas faire, c’est faire tourner un réseau de bots qui noie le débat légitime. Ce que tu ne peux pas faire, c’est harceler quelqu’un jusqu’au suicide en te cachant derrière un pseudo qu’on ne pourra jamais remonter.
Est-ce qu’on devrait vraiment se traiter autrement en ligne que dans la rue ? Je ne crois pas. La responsabilité n’est pas la mort d’internet, c’est le seul moyen de le sauver.
Pour aller plus loin
- Why the Past 10 Years of American Life Have Been Uniquely Stupid, Jonathan Haidt, The Atlantic (2022)
- Democratic Defense Against Disinformation, Daniel Fried & Alina Polyakova, Atlantic Council (2019)
- Social Media Messed Up Our Kids. Now It Is Making Us Ungovernable, Jonathan Haidt, Noema (2024)
- America Needs a Digital Identity Strategy, Will Wilkinson, Fortune (2025)
- ID Verification Is Rising as Social Media’s Next Big Issue, Bloomberg Law (2024)
- Anonymity and Identity Online, CEPR/VoxEU (2024)
- How Can Online Anonymity Affect Hate?, ADL (2023)
Références et législation
Footnotes
-
ABC Australia: Bondi Beach shooting – ‘motivated by Islamic State ideology’, PM says ↩
-
Australian Federal Police: Statement about fake social media posts (Dec 2025) ↩
-
University of Oxford: Majority support moderation on social media platforms, global survey shows (Feb 2025) ↩ ↩2
-
Clean Up The Internet: Strong public support for OSA - but concern at delays to implementation (Dec 2025) ↩ ↩2
-
The Register: Faith in the internet is fading among young Brits (Dec 2025) ↩
-
UK Parliament: Written Evidence on Foreign State Disinformation ↩
-
US Department of Justice: Russian Bot Farm Disruption (July 2024) ↩ ↩2
-
US Intelligence Officials: Russia Election Interference Briefing (Sept 2024) ↩
-
ScienceDirect: How social bots can influence public opinion ↩
-
European Commission: European Digital Identity Wallet (eIDAS 2.0) ↩